25X65 feutres sur papier. 2019

 

Si tu traces une route, attention,

 tu auras du mal à revenir à l’étendue.

 Henri Michaux

 

 Dorothée Richard est têtue comme un voyageur sans destination figée et la vitalité de son art tient peut-être à son irrépressible désir de mouvement, déambulation poétique obstinée pour explorer la sensualité du réel et donner par petites touches de l’élégance à un sentiment primitif : une volonté de sortir du cadre sans déchirure, transgression à la folie contenue, sans crispation ni violence.

 

 Elle ne renonce ni à la simplicité du réel ni à la poésie d’un ailleurs, ni à la figuration et à la permanence, ni à l’abstraction de la spontanéité, sa démarche est faite d’insouciance et de hasard, œuvre de désinvolture volontaire, elle traverse les lieux comme on réanime un rêve un peu effacé de sa mémoire ; alors que de nombreux artistes traduisent le désenchantement du monde, elle explore encore son envoûtement immédiat et, à une époque où la crédibilité artistique passe souvent par l’assombrissement des formes, elle prend le risque elle des couleurs tranchantes.

 

 

 Lorsque l’on pénètre dans une pièce remplie de ses dessins, nous sommes frappés par la fulgurance de la luminosité, l’intense sensation de flottement des couleurs nous saute aux yeux comme si on avait ouvert un coffre : aimantation onirique dans le pépiement des pigments qui se libèrent des formes pour envahir l’espace et nous faire franchir une première frontière vers son univers. C’est à se demander si le pouvoir de ses feutres malicieux n’est pas non seulement de mettre le feu aux paysages mais aussi, intuition délibérée, de conserver ouverte une part originelle de l’enfance dont on s’est tous, à des degrés divers, détournés par souci de se conformer à la maturité de l’âge, à la maitrise relationnelle où l’émotion est bâillonnée comme un animal trop imprévisible.

 

 Croire cependant que la couleur apaise est une illusion. C’est une masse rêveuse qui ne cesse d’attiser les présences, de réveiller la matière, de redresser la rétine : imperceptiblement vibrante, la couleur vient à nous. Les dessins de Dorothée Richard possèdent certes une candeur primesautière qui réveille notre capacité à nous émerveiller devant les nuances inépuisables de la lumière sur les choses qui nous entourent mais on apprécie également lorsque ses compositions se chargent d’une tension, d’une perception plus tourmentée du monde.

 

 L’art peut nous donner l’illusion de découvrir le monde pour la première fois. Tout s’efface devant le surgissement d’une autre vie, la « présence » transfigure des lieux que l’on croyait connaitre, Le monde fleurit par ceux qui cèdent à la tentation disait Julien Gracq, il faut partir, il faut traverser sans cesse le premier rideau des couleurs, s’égarer dans ses plis comme dans un rêve éveillé − s’égarer c’est rester en éveil − pour fixer le trouble d’une image et ses correspondances, rejoindre l’inachevé des communs, le fugitif − ce qui est provisoire devient souvent poétique. Dorothée Richard donne de l’intimité à la chose anonyme − la puissante simplicité du presque rien − comme si une buée d’âme s’était engouffrée dans ses feutres pour peupler l’espace sans se diluer, les couleurs se juxtaposent et étirent le ciel, ralentissent le temps, accentuent l’effet de dérive et de dénuement, voluptueuse bohème du regard.

 

Prendre la route vers les grands espaces, errer vers l’indéfini, est une caractéristique majeure dans le travail de Dorothée Richard qui aime voyager dans les marges, s’emmêler aux paysages, au dégradé des heures. Ses Road trips font écho à une quête d’oubli et de redécouverte. Recommencer à vivre, fuir un monde ordonné et comptable dont nous sommes devenus parfois des prisonniers sans visage. La nature sauvage, les plaines et les ciels se prêtent particulièrement bien à la réinvention des lieux par la foisonnante folie des couleurs, combinées à de singulières atmosphères. Attirance de la marginalité, miroitement subversif de l’improvisation, volatilité du souvenir, perdre traces, comment dessiner ce flou naissant qui échappe à la fixité d’une image ? C’est toute l’excitation de ces routes interdites : plonger dans l’ivresse émancipatrice de l’instant pour l’instant, mais aussi traverser la mélancolie d’un voyage sans retour qui nous condamne à parsemer les ciels de vides déformés du passé qui reviennent nous hanter quand nous ne savons plus qui nous sommes. La liberté aux racines tourmentées.

 

Les voitures flottent éblouies par la chaude étrangeté des couleurs, roulent pour l’inconnu, hésitent, s’affolent paisiblement, évitent quelque chose ou semblent aimantées par autre chose qui les dépasse, l’insaisissable liberté comme un bourdonnement à portée de mains, cristal et fumée de son vide, de son silence peuplé, il y a tout et il n’y a rien sur cette route, ces véhicules sans âge échappent à eux-mêmes et à un monde qui se referme derrière eux, sans direction et c’est ce ciel déchiré qui fait de cet instant une mort douce où se perdre et se démultiplier, la cible est la route elle-même comme une métaphore de la disponibilité de l’artiste pour l’imprévisible.

 

 Il y a souvent dans l’art de Dorothée Richard la sensation d’un lent travelling, une trame narrative qui émerge comme une mélopée lancinante. Il y a aussi de l’estampe, il y a la méticulosité d’une touche japonaise, une lente approche qui effleure l’immobilité d’un instant mais déjà les paysages se déplient comme le mouvement d’un accordéon, ses ciels givrent et se déforment avec l’horizon, se chargent d’une densité charnelle ; à la croisée de plusieurs sens, distraite et attentive, Dorothée Richard déambule sans cesse, le temps continue de s’écouler à travers l’œuvre grâce aux petites touches nerveuses de ses feutres, la couleur se fixe tout en laissant sa sensibilité réagir aux variations de la lumière, changeante comme le désir à la poursuite d’une métamorphose permanente.

 

 La couleur contrairement aux mots possède une vie immédiate qui jaillit en nous au-dessus du sens et habille ou déshabille une conversation qui nous précède en laissant nos yeux ouverts sur un bord indicible.

 Nuit insondable de la couleur. Le dessin change le poids de ce monde et compose avec l’éblouissement du doute. La jeunesse c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver dit encore le peintre Henri Michaux. Dorothée Richard redécouvre en temps réel ce monde où l’on ne fait que passer, mais elle privilégie l’intériorité d’une sensation et donne ainsi l’impression contradictoire d’être partout chez elle et toujours en exil. Une route spontanée s’offre, s’ouvrant sur une frontière floue entre la terre et le ciel, dont le volume s’accomplit grâce aux couleurs qu’elle sait juxtaposer pour dérouter le regard par des combinaisons qui nous semblent parfois fortuites.

 L’abondance du gris permet en effet de faire décoller la puissance des couleurs plus vives : grands aplats de bleus (bleu franc, cobalt, azur, indigo, arctique, céruléen, royal…), variations de jaunes et de roses (safran, sable, saumon, corail, pivoine, incarnat…), intemporalité des masses nuageuses, miroitement nostalgique des bois, des plaines, des monts. Le contraste des vastes couleurs du froid et de celles plus nuancées, plus discrètes de la chaleur accentue la profondeur de la perspective et trouble l’œil avec une plongée immédiate dans le lointain sans quitter l’impression de proximité (effet typiquement richardien), le centre de gravité est modifié, modulé, de la solitude lancinante à l’enchantement fugace.

 

Le léger flottement que l’on retrouve dans ses dessins n’évoque pas uniquement le caractère éphémère d’un instant ou l’intemporalité vagabonde, l’arrondi des lignes souligne aussi la sensualité diffuse très prégnante dans son œuvre malgré l’évanouissement des corps à l’intérieur de ses paysages.

 

L’artiste n’aime pas la foule. C’est peut-être pour cette raison que ses feutres facétieux accrochent souvent un coin de ciel, alchimie à la perspective fuyante vers un ailleurs désirable. Elle fait le pari de hanter d’enluminures les plus simples jours, de dépasser les contradictions du rêve éveillé par la recherche imprévisible de l’élégance.

 

 Mais Dorothée Richard est-elle vraiment silencieuse ?

 On perçoit quelquefois un très léger brouhaha.

 

 Anthony Burth

 

 

 

 

 

 

 

42X90 feutres et markers sur papier. 2019

65X25 feutres sur papier. 2019

100X130 feutres sur papier. 2018

65X100 feutres et markers sur papier. 2018

21X29,7 feutres sur papier. 2019

130X100 feutres et markers sur papier. 2016

collection privée

65X50 feutres sur papier. 2018

collection privée

21X29,7 feutres sur papier. 2019

29,7X21 feutres sur papier. 2019

100X130 feutres sur papier. 2018

21X29,7 feutres sur papier. 2019

21X29,7 feutres sur papier. 2019

21X29,7 feutres et markers sur papier. 2019

65X25 feutres et markers sur papier. 2019

150X65 feutres et markers sur papier. 2019

25X65 feutres et markers sur papier. 2019

65X25 feutres sur papier. 2019

7,5X12,5 et 15X25 feutres sur papier. 2019

50X65 feutres et markers sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

50X65 feutres sur papier. 2019

195X25 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres et markers sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

25X65 feutres sur papier. 2019

195X25 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

42X29,7 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres sur papier. 2019

42X29,7 feutres sur papier. 2019

29,7X42 feutres et markers sur papier. 2019

29,7X42 feutres et markers sur papier. 2019

29,7X42 feutres et markers sur papier. 2019